Et des les tout premiers temps de l’automne 59, Nolin m’expliquait les liens entre la logique et les programmes qui ne sont devenus objets d’étude assez répandus que 10 ans plus tard au début des années 70. Tout de suite Nolin a pressenti l’intérêt extraordinaire de la programmation des ordinateurs et le développement qu’elle allait prendre et il m’a entraine avec lui, nous avons travaillé côte à côte pendant plus de 30 ans, 30 ans ou je n’ai jamais pris en défaut sa sûreté de jugement, sa foi en la bonne informatique, son insistance sur la nécessité de savoir programmer, jouer avec les ordinateurs, cela rencontrait un gout chez lui du métier manuel, de la mécanique, du fraisage, mais aussi la nécessité de formaliser les concepts de la programmation et de les étudier avec toute la rigueur mathématique et logique voulue. C’est lui qui a orienté, sous la houlette de De Possel, l’IBP dans la voie que nous suivons encore de la bonne informatique et à ce titre nous lui devons beaucoup, tous autant que nous sommes; car c’est lui aussi qui a su faire venir les premiers a grossir les rangs de l’IBP, qui a, avec Andre Lentin, attire Marcel-Paul Schutzenberger, c’est lui qui a commence a jeter les bases d’un enseignement d’informatique, prélude a la création de l’Institut de Programmation par Jacques Arsac.
L’avenir lui a le plus souvent donné raison comme le montre le développement pris par l’Institut de Programmation et les labos qui lui sont associés et le très grand nombre de gens qui ont commencé dans cet environnement autour de Nolin des carrières de chercheurs brillants en Informatique. Je puis témoigner qu’il avait aussi raison sur tout un tas de questions qui se sont posées et auxquelles d’autres par contre dans l’industrie française ou ailleurs n’ont pas su faire les bons choix; il a toujours plaidé pour le logiciel, pour la micro-informatique pour la programmation plus ou moins fonctionnelle et modulaire certainement “rationnelle”. Il n’a pas toujours été compris, en particulier par les autorités de tutelle de l’IBP et cela lui a valu des tribulations quelque peu désagréables dont il s’amusait.
Louis Nolin était un homme de foi, foi en la vertu du travail bien fait, la vertu du raisonnement de la réflexion oppose à tous les mercantilismes à tous les charlatanismes que peuvent susciter une nouvelle mine d’or comme l’informatique. Il croyait à ce qu’il faisait: sa recherche pour comprendre, son enseignement pour faire bénéficier le plus grand nombre de cette compréhension plus mille taches quotidiennes matérielles ou administratives simplement pour faire avancer les choses, promouvoir, gagner des adeptes a la discipline qu’il avait faite sienne. Il faisait tout ca avec une incroyable modestie, a 100 lieues de tout carriérisme et une bonne humeur de tous les instants.
De l’état d’élève de Louis Nolin, je suis passé à celui de collègue et collègue très proche dans la mesure ou le hasard des choses nous a amenés à rallier Paris 7 à ses débuts avec Schutzenberger et 3 ou 4 maitres-assistants; petit, très petit groupe sans aucun moyen qui a attendu des années ses premiers ordinateurs dignes de ce nom et qui n’aurait jamais vécu sans la foi de Nolin. Depuis que je l’ai rencontré la première fois voila presque 40 ans Nolin a toujours été la quand je connaissais difficultés, découragements ou doutes, toujours positif sachant trouver les motifs de croire de continuer de persévérer et entre nous s’était développé une amitié extrêmement forte que rien n’a jamais obscurcie. Tous ceux qui l’ont bien connu savent comme moi que l’on rencontre très peu d’hommes comme Louis Nolin et la perte que sa mort représente; sa lucidité ces derniers mois, la maladie déclarée, alors qu’il ne nourrissait aucune illusion sur son issue proche ne l’a pas empêché de plaisanter encore jusqu’à la fin donnant ainsi encore un ultime et bel exemple à tous.
Je dis mon infinie tristesse à tous ceux qui l’ont bien connu, mais j’écris ces lignes surtout pour dire aux autres, venus après, la dette que nous avons tous, qu’ils doivent ressentir aussi, vis-à-vis de ce grand Monsieur: Louis Nolin.
Maurice NIVAT
17/01/1997
Voir aussi : Des caves de l’Institut Henri Poincaré à la terre promise de la rue du Maroc.